— Nous allons faire vérifier tous les documents, dis-je. Et nous allons trouver une solution pour que papa soit pris en charge par des professionnels, sans que tout repose sur toi.

Elle releva les yeux.

— Tu veux que je quitte la maison ?

— Je veux que mon père se sente en sécurité. Je veux aussi que nous arrêtions de mélanger les soins, l’argent et les problèmes de ta famille. Pour le reste, nous devrons prendre le temps de réfléchir.

Elle hocha la tête.

Nous sommes rentrés séparément.

Les documents, les comptes et la vérité

Les semaines suivantes furent consacrées à démêler ce qui s’était réellement passé.

Avec l’accord d’André, un professionnel indépendant l’aida à examiner les documents et à exprimer ses volontés. Son médecin fut consulté pour évaluer les adaptations dont il avait besoin et la meilleure façon de l’accompagner dans les décisions importantes.

Nous avons également demandé conseil à un avocat spécialisé dans les questions patrimoniales.

Il nous expliqua qu’il fallait distinguer plusieurs choses : les dépenses réellement engagées pour le compte d’André, la nature du virement, les obligations éventuellement créées par l’accord préparatoire et la question de savoir si le consentement de mon père avait été éclairé.

Il ne nous promit pas une annulation automatique des documents ni un remboursement immédiat des 22 000 euros.

Il nous dit simplement que nous avions le droit de demander des comptes, de contester les opérations si les conditions le justifiaient et de protéger les intérêts d’André.

Les relevés détaillés montrèrent que la somme avait été versée à Rhône Foncier Conseil, puis répartie entre plusieurs dépenses liées à l’étude et des frais de coordination. Il restait à justifier certains montants.

Thomas remit finalement plusieurs factures, mais elles ne correspondaient pas à l’intégralité de l’avance.

Son entreprise avait aussi reçu une proposition de contrat de rénovation en cas de réalisation du projet. Cette rémunération potentielle n’était pas, en soi, une preuve d’irrégularité. Toutefois, elle démontrait que Thomas avait un intérêt personnel à ce que la transaction avance.

Nous avons demandé que les négociations soient suspendues pendant l’examen des documents et que le terrain ne fasse l’objet d’aucun engagement supplémentaire sans accord explicite d’André.

Le notaire a vérifié les actes et les modalités prévues dans l’accord. L’avocat a écrit aux parties concernées pour contester les engagements qui pouvaient l’être et demander les justificatifs manquants.

La procédure prit du temps.

Mais pour la première fois, mon père n’était plus seul face à des documents qu’il ne comprenait pas.

Il pouvait poser des questions.

Il pouvait prendre son temps.

Et personne ne pouvait plus lui répondre simplement qu’il avait oublié.

Quant à Élodie, elle quitta la gestion quotidienne des comptes de mon père. Nous avons organisé une solution de soins adaptée, avec des professionnels intervenant à domicile et des rendez-vous réguliers. Elle n’avait plus à contrôler chaque comprimé, chaque déplacement et chaque dépense.

Cela ne réglait pas notre problème de couple.

Mais cela permettait de séparer les responsabilités et de faire en sorte qu’André ne dépende plus entièrement d’une seule personne.

La décision d’André

Un dimanche après-midi, je suis retourné avec mon père dans son jardin.

La clôture était toujours là, avec ses deux piquets récents au fond de la parcelle. L’affaire n’était pas entièrement réglée, mais aucune nouvelle démarche ne pouvait avancer sans que les documents soient examinés.

André s’assit sur un banc près du cabanon.

— Tu sais ce qui m’a fait le plus mal ? me demanda-t-il.

Je m’assis à côté de lui.

— Qu’ils aient pris l’argent ?

Il secoua la tête.

— C’est mon argent. J’ai travaillé pour le gagner, mais l’argent, ça va, ça vient.

Il regarda la maison.

— C’est que tu ne m’aies pas cru.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Je suis désolé, papa.

Il resta silencieux.

— Quand tu m’as dit que j’avais oublié, continua-t-il, j’ai commencé à douter de moi. Je savais que je pouvais oublier certaines choses. Alors je me suis demandé si j’avais réellement signé. Si j’avais mal compris. Si je devenais un poids pour vous.

Je baissai la tête.

J’aurais voulu lui dire que je n’avais jamais voulu lui faire du mal. Que j’avais seulement été fatigué, occupé, préoccupé par mon travail.

Mais toutes ces explications auraient été une manière de parler de moi plutôt que de l’écouter.

Alors je lui dis simplement :

— J’aurais dû vérifier au lieu de te faire taire.

Il posa sa main sur la mienne.

— Tu ne peux pas changer ce qui s’est passé. Mais tu peux faire en sorte que ça ne recommence pas.

Je hochai la tête.

Puis il me demanda de l’aider à se relever.

Nous avons marché lentement jusqu’au cabanon. Il voulait récupérer ses outils de jardinage, même s’il ne pouvait plus porter les plus lourds.