Deux mois plus tôt, Thomas, le frère d’Élodie, était venu dîner chez nous. Il avait parlé d’un terrain situé à Bron, d’une petite opération immobilière et de la possibilité de transformer une parcelle mal exploitée en projet rentable.
Je n’avais pas vraiment écouté.
Thomas parlait souvent d’affaires qu’il disait sur le point de se conclure.
À présent, je me souvenais qu’il avait sorti son téléphone et montré à Élodie un plan cadastral.
Elle lui avait demandé :
— Tu es sûr que la bande arrière est bien comprise dans le projet ?
Thomas avait répondu :
— C’est précisément ce qui fait la valeur de l’opération.
Je n’avais pas compris de quel terrain ils parlaient.
Je n’avais pas posé la question.
Et je découvrais maintenant que vingt-deux mille euros avaient quitté le compte de mon père pour rejoindre une société spécialisée dans les opérations foncières.
Quand nous sommes arrivés à la maison, Élodie nous attendait dans l’entrée.
Elle regarda le dossier que je tenais à la main.
— Vous êtes allés à la banque ?
— Oui.
Son regard descendit vers mon père.
— André, vous n’auriez pas dû vous fatiguer.
— C’est mon argent, répondit-il. J’ai le droit de savoir où il est passé.
Élodie se figea.
Je n’avais jamais entendu mon père lui parler ainsi depuis son arrivée chez nous.
— Bien sûr que vous avez le droit de savoir, dit-elle. Mais vous oubliez que je m’occupe de tout depuis des mois. Je n’ai pas le temps de justifier chaque dépense comme si j’étais une voleuse.
— Alors explique le virement de 22 000 euros, dis-je.
Elle regarda le relevé.
Une seconde passa.
Puis une autre.
— C’est une avance.
— Pour quoi ?
— Pour une opération concernant le terrain.
Mon père s’appuya sur sa canne.
— Je n’ai jamais autorisé la vente de mon terrain.
— Personne n’a vendu votre terrain ! répondit-elle vivement. Il s’agit d’un accord préparatoire. Vous aviez besoin d’argent pour vos soins, et j’ai essayé de trouver une solution.
— Je n’ai pas besoin de vendre ma maison pour payer mes médicaments !
Élodie se tourna vers moi.
— Julien, tu ne vas tout de même pas me faire un procès parce que j’ai essayé d’anticiper les dépenses futures de ton père ?
Je la regardai.
— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?
Elle baissa les yeux vers le relevé.
— Parce que tu étais toujours au travail. Quelqu’un devait bien prendre les décisions.
Cette phrase aurait pu sembler raisonnable.
Mais une décision concernant 22 000 euros et une partie du terrain de mon père ne pouvait pas reposer sur une simple supposition de son consentement.
— Montre-moi l’accord, dis-je.
— Il est dans les documents.
— Alors montre-le-moi.
Elle hésita, puis partit dans la chambre où elle rangeait les papiers administratifs d’André.
Lorsqu’elle revint, elle ne tenait qu’une feuille.
— Voilà. C’est une autorisation pour une étude foncière.
Je parcourus le document.
Le nom de mon père apparaissait en haut de la page. Une signature figurait en bas.
Mais ce n’était pas la nature du document qui me glaça.
C’était une phrase située au milieu du texte :
« Le propriétaire autorise le mandataire à engager les démarches préalables à la cession de la partie arrière de la parcelle, selon les conditions précisées dans l’accord complémentaire. »
— Où est l’accord complémentaire ? demandai-je.
Élodie reprit la feuille de mes mains.
— Il est chez Thomas. C’est lui qui s’occupe de la partie technique.
Je la regardai sans comprendre.
— Pourquoi mon beau-frère possède-t-il les documents relatifs au terrain de mon père ?
Elle croisa les bras.
— Parce qu’il connaît les promoteurs. Et parce que je pensais que c’était une bonne occasion de sécuriser l’avenir d’André.
Mon père secoua la tête.
— Je ne voulais pas vendre.
Cette fois, Élodie ne lui répondit pas.
Elle se contenta de dire :
— Je suis fatiguée. Je ne peux plus continuer à vivre dans une maison où tout ce que je fais est considéré comme suspect.
Puis elle retourna dans la cuisine.
Je restai seul avec mon père.
Il posa sa main sur mon bras.
— Tu comprends maintenant pourquoi je t’ai demandé de me faire sortir d’ici ?
Je regardai la feuille qu’il tenait encore du bout des doigts.
— Oui, papa.
Mais au fond de moi, je savais que je n’avais pas encore compris toute l’histoire.
La maison de Bron et la bande de terrain
Le lendemain, je pris une demi-journée de congé et me rendis à Bron avec mon père.
Il voulait revoir sa maison.
Depuis son AVC, il n’y était retourné qu’une fois, accompagné d’Élodie. Elle lui avait expliqué que les marches, le jardin et la salle de bains n’étaient plus adaptés à son état.