Thomas se tourna vers Élodie.

— Tu lui avais pourtant expliqué le projet.

— Je lui ai expliqué qu’il existait une possibilité, répondit-elle.

— Et il avait accepté le principe !

— Non, dit mon père.

Sa voix tremblait, mais ses mots étaient clairs.

— J’ai accepté que vous fassiez une estimation. Je n’ai pas accepté de vendre.

Maître Bernard demanda à Thomas de présenter l’ensemble des documents en sa possession.

Il sortit un dossier.

Le premier document était une proposition d’étude foncière. Le deuxième détaillait les limites de la parcelle et plusieurs scénarios d’aménagement. Le troisième était un accord préparatoire mentionnant une somme versée pour réserver l’exclusivité de discussions pendant une période déterminée.

Une annexe prévoyait également une rémunération en cas de réalisation de l’opération.

Je compris alors pourquoi Thomas s’était tant intéressé à cette parcelle.

Son entreprise traversait des difficultés financières. Le projet foncier pouvait lui permettre d’obtenir une commission ou un contrat de travaux si le promoteur avançait.

Ce n’était pas en soi illégal de présenter un projet ou de négocier une rémunération. Mais cela créait un intérêt financier qu’il aurait fallu expliquer clairement à André.

Maître Bernard examina la signature de mon père et demanda :

— Monsieur Vasseur, vous souvenez-vous d’avoir signé ce document ?

André se pencha pour lire la page.

— Je me souviens d’avoir signé une feuille. Élodie m’avait dit que c’était pour autoriser une étude. Je n’avais pas compris que cela pouvait engager la parcelle dans une négociation exclusive.

Élodie devint rouge.

— Je ne lui ai jamais caché quoi que ce soit !

— Alors pourquoi ne m’as-tu pas remis une copie ? demanda mon père.

Elle ouvrit la bouche, puis se tut.

Thomas intervint :

— Tout le monde savait que le terrain allait être vendu à terme. On ne peut pas prétendre le contraire maintenant.

— Personne ne peut décider à ma place de ce que je veux faire de ma maison, répondit André.

Le notaire leva la main pour rétablir le calme.

Il expliqua que la portée exacte des documents devait être analysée, que le consentement d’André devait être examiné à la lumière des circonstances et que sa situation médicale ne permettait pas, à elle seule, de conclure qu’il était incapable de décider.

Il précisa aussi qu’un document signé ne devait pas être interprété sans examiner les informations qui avaient été fournies au signataire, les pouvoirs éventuellement accordés et les conditions prévues dans l’accord.

Puis il demanda à Thomas :

— Pour quelle raison le virement de 22 000 euros a-t-il été effectué depuis le compte de Monsieur Vasseur ?

Thomas regarda Élodie.

Ce regard dura une seconde.

Mais il suffit à me faire comprendre que les deux avaient discuté de cette question avant de venir.

— C’était une avance pour les frais d’étude, répondit-il. Les relevés cadastraux, le géomètre et les démarches préparatoires ont un coût.

— Avez-vous un décompte détaillé ?

— Je peux le fournir.

— Et pourquoi les fonds ont-ils été versés directement à Rhône Foncier Conseil ?

Thomas hésita.

— Parce que la société centralisait les dépenses.

Maître Bernard nota sa réponse.

Puis il posa une autre question :

— Monsieur Vasseur a-t-il été informé que cette avance pourrait ne pas lui être remboursée si l’opération n’aboutissait pas ?

Thomas resta silencieux.

Mon père se tourna vers moi.

Je vis ses yeux se remplir de larmes, mais cette fois, il ne détourna pas le regard.

— Je ne savais pas, murmura-t-il.

Élodie posa les mains sur la table.

— Je pensais que le projet serait bénéfique pour tout le monde. Je voulais qu’André ait de l’argent pour ses soins. Je voulais aussi aider Thomas, parce qu’il allait perdre son entreprise.

Thomas se redressa.

— Tu avais dit que Julien était d’accord !

Je me tournai vers lui.

— Je n’ai jamais été d’accord avec quoi que ce soit. Vous ne m’avez même pas parlé du projet.

— Tu savais que nous cherchions des solutions pour ton père !

— Chercher des solutions ne veut pas dire engager son argent ou son terrain sans qu’il comprenne les conséquences.

Le silence qui suivit fut si lourd que j’entendis le tic-tac de l’horloge accrochée au mur.

Pour la première fois, Élodie ne tenta pas de se justifier immédiatement.

Elle regardait le dossier, comme si les documents venaient de lui révéler une histoire qu’elle avait elle-même contribué à écrire sans en mesurer toutes les conséquences.

Ce que ma femme avait réellement voulu faire

À la sortie du rendez-vous, Élodie me demanda de marcher avec elle quelques minutes.

Nous laissâmes Thomas partir devant.

— Je sais que tu ne me crois plus, dit-elle.

Je ne répondis pas.