Il avait accepté de rester chez nous en attendant des aménagements.
La maison était fermée depuis plusieurs mois. Une voisine avait accepté d’arroser les plantes, mais les tomates avaient disparu et le petit cabanon au fond du jardin avait besoin de réparations.
Mon père resta longtemps devant le portail.
— J’ai passé trente-six ans ici, murmura-t-il. Ta mère plantait des fleurs le long de la clôture. Moi, je m’occupais des tomates. On n’a jamais voulu devenir riches. On voulait seulement avoir notre chez-nous.
Je déverrouillai la porte.
À l’intérieur, rien n’avait vraiment changé. Les photographies étaient encore accrochées au mur. Sur une étagère, un cadre représentait mes parents le jour de leur mariage.
Mon père s’approcha de la fenêtre donnant sur le jardin.
— Regarde derrière le cabanon.
Je suivis son regard.
Une partie de la clôture avait été déplacée. Deux piquets récents marquaient une ligne qui coupait le fond du terrain en diagonale.
— Qui a fait ça ?
— Thomas est venu avec un homme, répondit mon père. Ils ont pris des mesures. Élodie m’a dit que c’était pour vérifier la superficie.
Je sortis mon téléphone et photographiai les piquets.
Nous ne pouvions pas savoir, à partir de ces marques, si les limites cadastrales avaient été modifiées ou si une opération officielle avait été engagée. Mais je voulais conserver une trace de ce que nous avions trouvé.
Mon père me conduisit ensuite dans son bureau.
Il ouvrit un tiroir et sortit une chemise contenant des documents anciens : son acte de propriété, des plans, des factures de travaux et plusieurs courriers de notaire.
— Tout est là, dit-il. J’ai toujours gardé mes papiers.
Je parcourus les documents.
La maison et le terrain avaient été acquis par mes parents des décennies auparavant. La bande arrière faisait bien partie de la parcelle, mais les plans montraient aussi qu’elle longeait une voie d’accès dont l’aménagement avait été évoqué dans un courrier ancien.
C’était probablement ce qui intéressait les promoteurs : cette bande de terrain pouvait faciliter un projet voisin ou augmenter la valeur d’une opération immobilière.
Je n’étais pas spécialiste du droit foncier. Je ne pouvais pas déterminer seul ce que valait cette parcelle ni quelles démarches étaient possibles.
Mais je savais qu’aucun projet ne devait avancer en partant du principe que mon père avait donné son accord si ce n’était pas le cas.
Au fond de la chemise, je trouvai une enveloppe qui ne m’était pas familière.
Elle contenait une lettre récente d’un cabinet de géomètres et une carte de visite portant le nom de Rhône Foncier Conseil.
Au dos, quelqu’un avait écrit au stylo :
« Étude — 22 000 € — accord famille Vasseur. »
Je sentis mon cœur accélérer.
L’expression « accord famille Vasseur » ne prouvait rien à elle seule. Elle pouvait désigner une simple discussion, une proposition ou un document préparatoire.
Mais elle établissait un lien supplémentaire entre le virement et le projet foncier.
Je photographiai les pièces et les remis dans l’enveloppe.
Puis mon téléphone vibra.
C’était un message de Thomas.
« Julien, il faut qu’on se voie. Élodie m’a dit que tu posais des questions sur le terrain. Il vaut mieux qu’on règle ça entre nous avant que ton père ne s’inquiète pour rien. »
Je relus le message.
Il ne demandait pas comment allait André.
Il ne demandait pas pourquoi son beau-frère était retourné dans la maison familiale.
Il voulait que nous réglions le problème entre nous.
Je lui répondis :
« D’accord. Demain, chez le notaire de papa. Apporte tous les documents concernant le projet. »
Il répondit presque immédiatement :
« Inutile d’impliquer un notaire. C’est une affaire de famille. »
Je posai le téléphone.
Je venais d’obtenir ma réponse.
Ce n’était pas nécessairement la preuve d’une fraude. Mais si tout était aussi simple qu’ils le prétendaient, pourquoi refusaient-ils de présenter les documents à un professionnel indépendant ?
Thomas finit par parler
Le lendemain, Thomas arriva chez le notaire avec quinze minutes de retard.
Il portait un manteau sombre et tenait une pochette cartonnée. Élodie l’accompagnait.
Je ne lui avais pas demandé de venir.
Mon père était assis à côté de moi. Il avait souhaité assister au rendez-vous, malgré la fatigue que cela lui occasionnait.
Le notaire, Maître Bernard, avait accepté de nous recevoir pour examiner les documents et expliquer les conséquences possibles des actes présentés. Il avait précisé qu’il ne tirerait aucune conclusion sur la validité d’un consentement sans disposer des éléments nécessaires.
Thomas s’assit et posa sa pochette sur la table.
— Bon, commençons. Le terrain représente une opportunité intéressante. Il y a un promoteur qui veut développer les parcelles voisines. En cédant la bande arrière, André pourrait recevoir une somme importante.
Mon père le fixa.
— Je ne t’ai jamais demandé de vendre mon terrain.