Elle dirigeait plusieurs établissements médicaux, mais elle savait que sa position ne lui donnait pas le droit de se substituer aux professionnels responsables des soins.
Elle avait également appelé Maître Nadia Lefèvre, une avocate spécialisée dans les affaires familiales et les atteintes aux droits des personnes.
— Je veux retrouver le dossier de naissance de Camille, dit-elle. Tous les documents. Les registres de maternité, les déclarations d’état civil, les éventuels signalements. Et je veux savoir comment les Morel ont pu l’élever sous cette identité.
— Nous allons devoir distinguer ce que nous savons de ce que nous soupçonnons, répondit l’avocate. Votre reconnaissance émotionnelle ne suffira pas à établir juridiquement la filiation. Il faudra obtenir les documents et, si nécessaire, des analyses génétiques réalisées dans un cadre approprié.
— Je comprends.
— Et il faut éviter tout contact conflictuel avec les Morel tant que nous n’avons pas sécurisé les preuves.
Élisabeth regarda par la vitre de la chambre.
Camille dormait. La médaille reposait sur sa table de chevet, dans un petit sachet transparent.
— J’ai attendu vingt-huit ans, dit-elle. Je peux attendre encore quelques jours pour faire les choses correctement.
Mais elle ne pouvait pas oublier ce qu’elle avait vu la veille.
Mireille avait reconnu la médaille.
Bernard avait pâli au moment où Élisabeth avait prononcé le mot « volée ».
Ils ne semblaient pas découvrir une accusation absurde.
Ils semblaient craindre qu’un secret ancien soit enfin mis au jour.
À midi, l’avocate rappela.
— J’ai retrouvé une référence à une ancienne maternité parisienne qui a fermé depuis longtemps. Une partie des archives a été transférée aux Archives départementales, mais le dossier de naissance n’est pas complet. En revanche, une déclaration de naissance modificative apparaît dans un registre secondaire.
— Modificative ?
— Une correction d’identité enregistrée quelques semaines après la naissance. Le document ne prouve pas à lui seul une substitution d’enfant. Mais il soulève une question sérieuse : pourquoi l’identité initialement déclarée a-t-elle été remplacée ?
Élisabeth ferma les yeux.
Elle se souvenait de ce mois-là.
Elle se souvenait de la chambre blanche, des fleurs qu’on lui avait apportées, de la fatigue qui lui faisait perdre la notion du temps. Elle se souvenait surtout de la nuit où une infirmière lui avait annoncé que son bébé devait être examiné dans un autre service.
On lui avait dit que tout allait bien.
Puis on lui avait annoncé que son enfant était mort.
On lui avait remis une petite boîte contenant un bracelet de naissance et quelques effets personnels.
Elle n’avait jamais vu le corps.
À l’époque, elle avait vingt-six ans, venait de perdre son mari dans un accident de la route et se trouvait sous traitement après un accouchement difficile. Sa famille l’avait entourée, les médecins lui avaient parlé de complications et un responsable administratif lui avait demandé de signer plusieurs papiers.
Elle avait signé.
Pendant des années, elle avait cru que la douleur avait effacé certains souvenirs.
Puis, douze ans plus tard, un ancien employé de la maternité lui avait envoyé une lettre anonyme affirmant qu’une erreur grave avait été dissimulée dans les registres de l’établissement.
La lettre ne donnait aucun nom.
Élisabeth avait lancé des recherches, engagé des détectives privés et interrogé d’anciens employés. Certains étaient morts, d’autres ne se souvenaient de rien, et plusieurs documents avaient disparu.
Elle avait fini par s’accrocher à une seule certitude : son enfant avait peut-être vécu.
Le médaillon au colibri avait été fabriqué en deux exemplaires. L’un avait été placé dans la couverture du nouveau-né. L’autre était resté avec elle.
La femme qui se trouvait maintenant à l’hôpital portait le premier.
Élisabeth rouvrit les yeux.
— Continuez les recherches, dit-elle. Et ne prévenez pas encore la presse.
— Je n’en avais pas l’intention.
— Je ne veux pas que Camille découvre sa vie dans les journaux avant d’avoir pu la comprendre elle-même.
Le réveil de Camille
Le troisième jour, Camille ouvrit enfin les yeux.
La lumière lui fit mal. Sa gorge était sèche et chaque mouvement lui rappelait qu’elle avait subi un accident grave. Une infirmière s’approcha immédiatement.
— Ne bougez pas trop vite. Vous êtes à l’hôpital. Vous êtes en sécurité.
Camille essaya de parler, mais sa voix se brisa.
L’infirmière lui humidifia les lèvres et lui proposa de communiquer par gestes.
La première chose que Camille demanda fut un téléphone.
La deuxième fut de savoir si Lucas était vivant.
Lorsqu’on lui confirma que son frère avait survécu, elle ferma les yeux quelques secondes.
Elle ne l’aimait pas moins parce qu’il l’avait blessée. C’était précisément ce qui rendait tout si compliqué.
Elle savait qu’il avait conduit après avoir bu. Elle savait qu’il avait pris le volant malgré leur dispute et qu’il avait refusé de s’arrêter lorsqu’elle le lui avait demandé.
Elle se souvenait du camion.