— Ce qui est arrivé n’est pas de ta faute. Quelle que soit la vérité sur ce paiement, tu n’as jamais été responsable des décisions des adultes.
Camille ferma les yeux.
Elle ne voulait pas que cette femme la console. Pas encore. Elle ne voulait pas être transformée en victime parfaite, en héritière perdue ou en symbole d’un scandale.
Elle voulait savoir qui elle était.
— Il y a autre chose, dit l’avocate. Les documents financiers montrent que Bernard Morel a reçu plusieurs virements d’un ancien administrateur de la maternité. Ces paiements se sont étalés sur plusieurs mois. Nous ne savons pas encore s’ils étaient liés à votre naissance, mais leur existence justifie des vérifications.
Camille se tourna vers Élisabeth.
— Vous saviez que mes parents étaient pauvres ?
— Je savais qu’ils vivaient modestement lorsque j’ai commencé à chercher. Je n’ai pas suivi leur vie dans les détails.
— Mais maintenant, vous savez que j’ai payé leur appartement.
Élisabeth baissa les yeux.
— Oui.
Camille eut un rire bref, douloureux.
— Ils m’ont élevée, puis ils m’ont demandé de financer leur vie. Ils m’ont dit que j’étais leur fille, que la famille passait avant tout. Et peut-être qu’ils savaient depuis le début que je ne l’étais pas.
— Je suis désolée, murmura Élisabeth.
— Ce n’est pas vous qui avez fait ça.
La phrase surprit Élisabeth.
Camille regarda la médaille au colibri.
— Mais je ne sais pas encore ce que vous voulez de moi.
— Rien que vous ne choisissiez de donner.
— Vous avez une clinique, de l’argent, des avocats. Vous pourriez m’offrir une maison demain. Vous pourriez payer toutes les dettes de ma famille. Vous pourriez faire disparaître leurs problèmes.
Élisabeth secoua la tête.
— Je ne le ferai pas sans que vous le souhaitiez. Et même si vous me le demandiez, nous devrions réfléchir aux conséquences. L’argent ne peut pas décider de ce qui s’est passé il y a vingt-huit ans.
Camille la regarda longuement.
Puis elle demanda :
— Pourquoi m’avez-vous cherchée aussi longtemps ?
Élisabeth sembla perdre ses mots.
— Parce que j’étais ta mère.
Elle s’arrêta, puis se corrigea doucement.
— Parce que je croyais que j’avais eu un enfant. Parce que je n’ai jamais pu accepter qu’on me demande de faire mon deuil sans me montrer ce qui s’était réellement passé. Et parce que, même lorsque les années passaient, je ne pouvais pas me résoudre à croire que mon bébé avait disparu sans laisser de trace.
Camille sentit les larmes lui monter aux yeux.
Ce n’était pas une preuve.
Mais c’était la première fois qu’une personne parlait d’elle comme de quelqu’un qu’elle avait voulu retrouver, et non comme de quelqu’un qui devait rester utile.
Le test
L’analyse génétique fut organisée dans un cadre légal, avec le consentement de Camille et celui d’Élisabeth.
Aucune décision financière ne fut liée au résultat. L’objectif était simple : établir, autant que possible, la vérité biologique.
Les jours d’attente furent interminables.
Camille recommença à marcher avec l’aide des soignants. Elle apprit à se lever sans se précipiter, à reprendre son souffle, à supporter la fatigue. Son corps guérissait lentement, mais son esprit semblait rester prisonnier de la nuit de l’accident.
Lucas lui envoya plusieurs messages.
Camille, s’il te plaît, réponds-moi.
Puis :
Je sais que j’ai fait une erreur. Je n’aurais jamais dû conduire après avoir bu. Je suis désolé.
Et enfin :
Papa dit que tu ne veux plus nous voir. Je veux juste savoir si tu vas bien.
Camille lut les messages sans répondre.
Elle n’avait pas décidé de couper définitivement les liens. Elle n’était simplement pas prête à rassurer ceux qui l’avaient blessée alors qu’elle-même ne savait pas comment se relever.
Le cinquième jour, Maître Lefèvre entra dans la chambre avec une enveloppe.
Élisabeth était à ses côtés.
— Les résultats sont arrivés, dit l’avocate. Le laboratoire conclut à une probabilité de maternité biologique supérieure à 99,99 %.
Camille fixa le papier.
Elle avait imaginé cet instant des dizaines de fois depuis que la médaille avait été posée dans sa main.
Dans certaines versions, elle pleurait et se jetait dans les bras d’Élisabeth. Dans d’autres, elle ressentait une colère immense contre les Morel. Dans d’autres encore, elle ne croyait rien et exigeait une seconde analyse.
La réalité fut plus silencieuse.
Elle regarda Élisabeth.
— Vous êtes vraiment ma mère.
Élisabeth acquiesça, les larmes aux yeux.
— Oui.
Camille se mit à pleurer.
Pas parce qu’elle était soudain heureuse. Pas parce que tout était réparé.
Elle pleurait pour le bébé qu’elle avait été, pour la femme qu’elle était devenue, pour toutes les fois où elle avait cru devoir mériter sa place dans une famille.
Élisabeth s’approcha.
— Est-ce que je peux te prendre la main ?
Camille hocha la tête.
Leurs doigts se rejoignirent.