Ce contact n’effaça pas vingt-huit années d’absence. Il ne transforma pas une inconnue en mère par magie. Mais il ouvrit une porte que Camille avait cru condamnée.
— Je ne sais pas comment vous appeler, murmura-t-elle.
— Tu peux m’appeler Élisabeth.
Camille la regarda, surprise.
— Vraiment ?
— Oui. Tu n’as pas besoin de me donner un titre pour me faire plaisir. Nous avons le temps d’apprendre à nous connaître.
Camille serra un peu plus sa main.
Pour la première fois depuis l’accident, elle sentit qu’elle pouvait respirer sans devoir quelque chose à quelqu’un.
Le choix de Camille
La vérité génétique ne réglait pas la question juridique. Elle ne révélait pas à elle seule qui avait organisé la substitution, ni pourquoi, ni qui avait reçu de l’argent.
Les investigations se poursuivirent.
L’ancien employé de la maternité fut entendu. Son témoignage confirma qu’un changement administratif avait été effectué sans les vérifications habituelles, mais sa mémoire était imparfaite et certains détails devaient être recoupés. Les documents bancaires furent examinés. Les autorités cherchèrent à identifier l’intermédiaire mentionné dans les courriers.
Bernard et Mireille furent interrogés dans le cadre de la procédure.
Ils ne furent pas immédiatement condamnés. Les faits étaient anciens, les archives incomplètes et les responsabilités de chacun devaient être établies.
Mais leur comportement après l’accident, leurs déclarations contradictoires et les documents retrouvés rendirent impossible le retour à la vie d’avant.
Une semaine après les résultats, Mireille demanda à voir Camille seule.
Camille accepta, à condition qu’une infirmière reste à proximité.
Mireille entra sans bouquet.
Elle semblait avoir vieilli de dix ans en quelques jours.
— Je ne sais pas par où commencer, dit-elle.
Camille s’appuya contre ses oreillers.
— Par la vérité.
Mireille baissa la tête.
— Quand tu es née, nous avions perdu un enfant quelques années plus tôt. Je ne pouvais plus avoir d’autre bébé. Bernard et moi étions désespérés. Nous connaissions un homme qui travaillait à la maternité. Il nous a dit qu’une jeune mère avait perdu son bébé et qu’un autre enfant n’avait personne pour s’occuper de lui.
Camille sentit ses mains devenir froides.
— Vous saviez que ma mère me cherchait ?
Mireille se mit à pleurer.
— Au début, non. On nous a dit que tu avais été abandonnée. Nous avons signé des papiers. Nous avons cru que tout était légal.
— Et ensuite ?
Mireille ne répondit pas.
Camille insista.
— Quand avez-vous appris la vérité ?
— Quelques mois plus tard, une lettre est arrivée. Elle disait que ta mère biologique contestait les circonstances de ton placement. Bernard a contacté l’homme qui nous avait aidés. Il nous a dit de ne pas répondre, que l’affaire serait réglée.
Camille la fixa.
— Et vous avez obéi.
— Nous avions peur de te perdre.
— Vous aviez peur de perdre quoi ? Moi, ou la vie que vous aviez construite autour de moi ?
Mireille éclata en sanglots.
— Les deux.
Camille détourna les yeux.
Elle aurait voulu entendre un aveu plus net, une phrase qui sépare les faits de la peur, le regret de l’excuse. Mais Mireille continuait à parler de leurs difficultés, de l’argent, de Bernard, de Lucas, de la maison.
Alors Camille l’interrompit.
— Est-ce que vous m’avez aimée ?
Mireille releva la tête.
— Oui. Je t’ai aimée.
Camille resta silencieuse.
— Je t’ai aimée comme ma fille, continua Mireille. Mais j’ai aussi eu peur que tu découvres la vérité. Et quand tu as grandi, tu es devenue celle qui pouvait nous aider. Tu réussissais tout, tu trouvais des solutions, tu payais les factures. Nous avons commencé à compter sur toi. Puis nous avons cessé de nous demander si c’était juste.
Pour la première fois, Mireille ne se défendait pas entièrement.
— Je savais que tu étais épuisée, ajouta-t-elle. Mais je me disais que tu étais forte. Je pensais que tu nous pardonnerais toujours.
Camille ferma les yeux.
C’était peut-être la phrase la plus douloureuse de toutes.
Pas parce qu’elle révélait un complot extraordinaire.
Parce qu’elle expliquait vingt-huit années de petites injustices.
— Vous avez fait de ma force une excuse pour ne jamais me protéger, murmura-t-elle.
Mireille ne contesta pas.
— Je suis désolée.
Camille la regarda enfin.
— Je ne peux pas vous pardonner aujourd’hui. Peut-être que je ne pourrai jamais vous pardonner de la manière dont vous l’espérez. Je ne sais pas encore.
Mireille hocha la tête, incapable de parler.
— Mais je ne vais pas passer le reste de ma vie à essayer de comprendre comment vous avez pu faire ça. Ce travail-là, c’est le vôtre.
Elle désigna la porte.
— Je veux que vous partiez maintenant.
Mireille se leva.
À la porte, elle se retourna.
— Camille, tu resteras toujours ma fille dans mon cœur.