Elle se souvenait de son téléphone arraché de ses mains.

Mais elle se souvenait aussi de Lucas à dix ans, lorsqu’il s’était glissé dans son lit après un cauchemar, et de Lucas à quinze ans, lorsqu’il avait pleuré pendant des heures après la mort de leur chien.

Il était son frère.

Du moins, c’était ce qu’elle avait toujours cru.

L’infirmière lui demanda si elle souhaitait recevoir quelqu’un.

Camille hésita, puis écrivit sur un tableau effaçable :

La femme au colibri.

Élisabeth entra quelques minutes plus tard.

Elle s’arrêta près de la porte, comme si elle craignait de franchir une frontière invisible.

— Bonjour, Camille.

Camille la regarda longuement.

Elle remarqua les cernes sous ses yeux, les cheveux tirés en arrière à la hâte et la façon dont ses mains se rejoignaient nerveusement devant elle.

Cette femme ne ressemblait pas à une personne venue réclamer un bien.

Elle ressemblait à quelqu’un qui avait peur d’être rejeté.

Camille écrivit :

Vous avez dit que vous étiez ma mère.

— Oui.

Comment le savez-vous ?

Élisabeth s’approcha, mais ne toucha pas le lit.

— Je ne veux pas vous mentir. J’ai des raisons sérieuses de croire que vous êtes mon enfant biologique. La médaille, certains documents retrouvés dans les archives et des informations que j’avais reçues il y a plusieurs années vont dans ce sens. Mais nous devons encore vérifier officiellement votre filiation.

Camille écrivit lentement :

Pourquoi maintenant ?

Élisabeth lut la question et eut du mal à répondre.

— Parce que je vous ai reconnue lorsque je vous ai vue. Mais surtout parce que j’ai passé vingt-huit ans à chercher un enfant dont on m’avait dit qu’il était mort.

Camille détourna les yeux.

Elle aurait voulu ressentir immédiatement quelque chose de fort. Un instinct maternel, une reconnaissance secrète, un lien invisible.

Elle ne ressentit que de la confusion.

Cette femme était une inconnue.

Une inconnue qui prétendait être sa mère.

Et pourtant, elle avait prononcé les mots que Camille avait espéré entendre de la part de Mireille lorsqu’elle était enfant : Je ne vais pas te sacrifier pour quelqu’un d’autre.

Camille reprit le tableau.

Est-ce que vous êtes riche ?

Élisabeth fut surprise.

— Oui, répondit-elle honnêtement. Je possède plusieurs établissements et des participations dans différentes entreprises. Mais ce n’est pas pour cela que je suis ici.

Camille écrivit :

Est-ce que vous voulez que je vienne vivre avec vous ?

— Je voudrais apprendre à vous connaître, si vous le souhaitez. Je voudrais savoir ce que vous aimez, ce qui vous fait peur, ce que vous espérez. Mais je ne vous demanderai pas de choisir aujourd’hui entre moi et les personnes qui vous ont élevée.

Camille resta immobile.

Puis elle écrivit une nouvelle question.

Est-ce que Mireille savait ?

Élisabeth ne répondit pas tout de suite.

— Je crois qu’elle connaissait une partie de la vérité. Votre réaction à ce qu’elle a dit à votre chevet m’a fait penser qu’elle avait peur que vous entendiez quelque chose. Mais je ne peux pas affirmer qu’elle connaissait toute l’histoire avant que nous ayons examiné les preuves.

Camille posa le tableau.

Elle avait passé vingt-huit ans à croire que ses parents avaient des préférences injustes, qu’ils avaient besoin d’elle pour payer les factures, que Lucas était le fils fragile et elle la fille capable de tout supporter.

Elle avait toujours pensé qu’ils l’aimaient mal.

Elle n’avait jamais imaginé qu’ils avaient peut-être commencé par lui mentir sur son identité.

Élisabeth se leva.

— Je vais vous laisser vous reposer.

Camille lui attrapa doucement le poignet.

Le geste fut faible, mais Élisabeth s’arrêta aussitôt.

Camille écrivit :

Ne partez pas encore.

Alors Élisabeth se rassit.

Elles restèrent silencieuses pendant plusieurs minutes.

Aucune des deux ne savait comment construire une relation à partir de vingt-huit années de vide.

Mais, pour la première fois, elles n’essayaient pas de faire semblant que ce vide n’existait pas.

Les parents qui avaient peur

Mireille et Bernard furent autorisés à rendre visite à Camille après concertation avec l’équipe médicale et dans le respect des conditions fixées par l’hôpital.

Ils entrèrent ensemble.

Mireille tenait un bouquet de fleurs. Bernard portait un sac contenant des vêtements propres et des biscuits que Camille aimait depuis l’enfance.

Pendant une seconde, cette scène ordinaire faillit la faire pleurer.

Puis Mireille s’approcha.

— Ma chérie, tu nous as fait tellement peur.

Elle voulut embrasser Camille sur le front.

Camille tourna la tête.

Le mouvement était minime.

Il fut pourtant suffisant pour arrêter Mireille.

— Camille ?

Bernard posa le sac sur la table.

— Nous savons que tu as entendu des choses qui ont pu te bouleverser. Mais il faut que tu comprennes que, dans un moment de panique, les gens disent parfois des choses maladroites.

Camille demanda le tableau.

Elle écrivit :