Camille sentit les larmes lui monter aux yeux, mais sa voix resta ferme.

— Vous pouvez garder vos sentiments, Mireille. Vous ne pouvez plus décider de ma vie avec.

Mireille sortit.

Camille resta immobile longtemps après la fermeture de la porte.

Elle venait de perdre une mère qu’elle avait aimée.

Et elle venait d’apprendre qu’une autre mère l’avait attendue.

Les deux vérités existaient ensemble.

Aucune ne pouvait annuler l’autre.

Lucas demande pardon

Lucas put quitter l’hôpital après plusieurs semaines de soins et de rééducation. Il devait répondre de sa conduite lors de l’accident, et les conséquences de sa décision de prendre le volant après avoir bu furent examinées séparément des questions familiales.

Il envoya une demande de visite à Camille.

Elle refusa d’abord.

Puis elle accepta un rendez-vous de vingt minutes, dans un salon calme de l’établissement où elle poursuivait sa convalescence.

Lucas entra avec des béquilles. Il semblait plus maigre, et son assurance habituelle avait disparu.

Il s’arrêta à quelques pas du fauteuil de Camille.

— Salut.

— Salut.

Il s’assit.

Pendant un long moment, aucun des deux ne parla.

Puis Lucas baissa la tête.

— Je suis désolé.

Camille regarda ses mains.

— Pour quoi ?

Il sembla surpris par la question.

— Pour l’accident. Pour avoir bu. Pour t’avoir pris ton téléphone. Pour avoir continué à conduire quand tu m’as demandé de m’arrêter.

— Et pour les 82 000 euros ?

Lucas se frotta le visage.

— Oui. Pour ça aussi.

— Tu m’as dit que j’étais égoïste parce que je refusais de financer ton bar.

— Je sais.

— Tu savais que je travaillais depuis des années pour économiser cet argent. Tu savais que le projet n’était pas viable. Tu m’as menti sur les factures.

Il acquiesça.

— Je voulais que tu m’aides. Je savais que si je te disais la vérité, tu refuserais.

Camille le regarda longuement.

— Tu m’as utilisée.

— Oui.

Le mot lui coûta visiblement.

— Je crois que j’ai passé tellement de temps à être le fils fragile que tout le monde devait sauver que j’ai fini par croire que j’avais le droit de demander toujours plus. Maman et papa me protégeaient, et toi tu réparais tout. Je n’ai jamais pensé à ce que ça te coûtait.

— Tu y as pensé quand je t’ai dit non ?

Lucas secoua la tête.

— Non. J’ai pensé que tu m’abandonnais.

Camille sentit sa colère remonter.

— Je ne t’ai jamais abandonné, Lucas. Je t’ai aidé pendant des années. Mais tu avais transformé mon aide en obligation. Tu croyais que mon argent t’appartenait parce que tu étais mon frère.

Il essuya ses yeux.

— Je ne te demande pas de me donner de l’argent. Je ne te demande pas de me pardonner. Je voulais seulement te dire que je comprends mieux ce que j’ai fait.

Camille inspira lentement.

— Alors voici ce que je veux. Tu ne conduiras plus après avoir bu. Tu répondras des conséquences de l’accident. Tu rembourseras ce que tu peux rembourser selon tes moyens, sans m’inventer une nouvelle urgence. Et tu suivras une aide adaptée pour comprendre pourquoi tu as pris autant de risques.

Lucas acquiesça.

— D’accord.

— Et si je décide de ne plus te prêter d’argent, tu ne me traiteras plus d’égoïste.

— D’accord.

— Je ne sais pas quand je pourrai te faire confiance.

Il baissa la tête.

— Je comprends.

Camille regarda son frère.

Elle ne pouvait pas effacer la nuit de l’accident. Elle ne pouvait pas oublier ce qu’elle avait entendu dans le couloir. Mais elle ne voulait pas non plus prendre une décision définitive alors qu’elle était encore en train de reconstruire sa vie.

— Je ne te promets pas que nous redeviendrons comme avant, dit-elle.

Lucas eut un sourire triste.

— Peut-être que nous ne devrions pas redevenir comme avant.

Pour la première fois depuis des semaines, Camille sourit légèrement.

— Peut-être.

Ils ne se prirent pas dans les bras.

Ils ne se promirent pas de tout oublier.

Ils se dirent au revoir.

Et c’était déjà un début.

Le prix de la vérité

Les mois suivants apportèrent des réponses, mais pas toutes.

Les documents retrouvés permirent de confirmer que la procédure de placement de Camille avait été irrégulière. Plusieurs personnes avaient participé à la dissimulation de son identité, et certains versements avaient été effectués pour obtenir des signatures et empêcher que le dossier soit réexaminé.

Les enquêteurs établirent que Bernard avait été informé, bien avant que Camille atteigne l’âge adulte, de l’existence d’une contestation de la filiation. Mireille avait également reçu une copie d’un courrier, mais les éléments ne permettaient pas d’affirmer qu’elle connaissait chaque détail de l’organisation initiale.

Les autorités poursuivirent les investigations