« Sauvez d’abord Lucas. Camille, on l’a déjà perdue depuis des années. » Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Mireille se mit à pleurer.

— Je ne voulais pas dire ça comme ça.

Camille écrivit :

Comment voulais-tu le dire ?

— Lucas était dans un état critique. J’étais terrorisée. Tu as toujours été forte. Je pensais que tu allais t’en sortir.

Camille sentit sa poitrine se serrer.

Alors tu as décidé que ma vie comptait moins ?

— Non !

Mireille voulut saisir sa main, mais Camille la retira.

— Tu es ma fille, murmura-t-elle.

Camille leva les yeux.

Puis elle écrivit trois mots.

Alors pourquoi mentir ?

Bernard se racla la gorge.

— Nous avons fait des erreurs. Mais nous t’avons élevée. Nous avons tout fait pour toi.

Camille le fixa.

Elle se souvint des loyers qu’elle avait payés, des dettes de Lucas qu’elle avait couvertes, des vacances annulées pour financer les projets de son frère. Elle se souvint aussi des anniversaires où son père lui avait demandé de ne pas faire d’histoire, des repas où Mireille avait affirmé qu’elle devait comprendre parce que Lucas avait eu une enfance difficile.

Elle écrivit :

Vous m’avez demandé 82 000 euros pour sauver son bar. Vous saviez que l’argent venait de mes économies. Vous m’avez dit que j’étais égoïste quand j’ai refusé. Pourquoi ?

Bernard détourna les yeux.

— Lucas avait besoin d’aide.

Camille écrivit :

Et moi ?

Le silence tomba.

Mireille s’assit brusquement.

— Tu ne comprends pas. Nous avons eu des années difficiles. Lorsque tu étais petite, nous avons essayé de te donner une vie normale.

Camille fixa le tableau.

Vous m’avez choisie ?

Mireille se mit à trembler.

Bernard intervint immédiatement.

— Bien sûr que nous t’avons choisie. Tu étais un bébé. Nous t’avons prise chez nous et nous t’avons aimée.

— Bernard, tais-toi, souffla Mireille.

Il se tourna vers elle.

— Quoi ? Tu veux encore mentir ?

Le mot resta suspendu dans la chambre.

Camille cessa d’écrire.

Elle regarda successivement Mireille et Bernard.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-elle d’une voix rauque.

Mireille pleurait maintenant sans chercher à le cacher.

— Ce n’est pas comme ça que les choses se sont passées.

Camille reprit le tableau.

Alors racontez-moi comment elles se sont passées.

Bernard s’approcha du lit.

— Nous n’avons pas volé un enfant. Nous ne sommes pas des monstres. Nous étions dans une situation terrible.

— Bernard, arrête, répéta Mireille.

— Non ! Tu veux qu’on porte tout seuls la responsabilité ? Tu m’as dit que c’était la seule solution !

Camille sentit son cœur battre plus vite.

Le médecin, qui passait dans le couloir, entra après avoir entendu les voix monter. Il leur rappela que Camille devait éviter toute agitation et qu’ils pouvaient poursuivre la conversation une autre fois.

Bernard prit le sac.

Mireille resta un instant près de la porte.

— Je t’aime, Camille.

Camille la regarda.

Elle aurait voulu pouvoir répondre. Elle aurait voulu savoir si cet amour était vrai, s’il avait été mêlé à la peur, à la culpabilité, à l’habitude, ou si tout n’avait été qu’un moyen de la garder près d’eux.

Elle n’avait pas de réponse.

Alors elle détourna les yeux.

Mireille sortit.

Et, pour la première fois depuis vingt-huit ans, Camille ne rappela pas sa mère.

Le prix du silence

Deux jours plus tard, Maître Lefèvre revint avec Élisabeth.

Elle avait obtenu l’accès à plusieurs archives administratives et retrouvé un ancien employé de la maternité, aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingts ans. Il acceptait de témoigner, mais souhaitait être entendu dans un cadre officiel.

L’avocate posa un dossier sur la table.

— Nous avons des éléments qui renforcent sérieusement les soupçons, expliqua-t-elle. Il semble qu’un nourrisson ait été déclaré décédé alors qu’un autre dossier, ouvert quelques semaines plus tard, indique qu’un enfant vivant a été confié à un couple sans que la procédure habituelle soit clairement documentée.

Camille l’écoutait sans bouger.

— Les registres ne permettent pas encore de reconstituer chaque étape. En revanche, nous avons retrouvé un courrier signé par Bernard Morel, daté de l’année de votre naissance.

Élisabeth serra les doigts.

Maître Lefèvre poursuivit :

— Il demande à un responsable administratif de confirmer que « le placement temporaire de l’enfant » restera confidentiel. Le courrier ne précise pas pourquoi cette confidentialité était demandée. Mais il existe un second document, signé par Mireille, qui mentionne une somme versée à un intermédiaire.

Camille sentit son estomac se nouer.

— Ils m’ont achetée ? murmura-t-elle.

— Nous ne pouvons pas encore conclure cela, répondit l’avocate. Le versement pourrait avoir plusieurs significations, même si son contexte est préoccupant. Nous devons retrouver le destinataire et vérifier les pièces originales.

Élisabeth se pencha vers Camille.