Ce n’était pas la demeure d’un homme qui avait complètement abandonné sa vie.

C’était plutôt celle d’un homme qui avait cessé de laisser les autres la regarder.

Hulijan ouvrit la porte et alluma la lumière.

— La salle de bains est au fond. Il y a des serviettes propres dans l’armoire. La chambre du haut est pour toi.

Renata ne bougea pas.

— Et vous ?

— Je dormirai ici.

Il désigna le canapé du salon.

Elle observa les lieux. Une table en bois, une cheminée éteinte, des étagères pleines de livres poussiéreux. Sur un meuble, plusieurs cadres étaient retournés contre le mur.

Aucun signe d’une autre femme. Aucune décoration récente. Rien qui ressemble à une maison préparée pour une jeune mariée.

— Pourquoi m’avez-vous épousée ? demanda-t-elle finalement.

Hulijan retira sa veste et la posa sur une chaise.

— Parce que ta tante m’a dit que tu étais en danger.

Renata sentit son cœur accélérer.

— En danger ?

Il resta silencieux quelques secondes.

— Elle m’a dit que si je ne régl​​ais pas les dettes de ton père, certaines personnes viendraient réclamer la maison où tu vivais. Elle m’a dit que tu n’avais nulle part où aller.

— C’est faux. Mon père ne devait presque rien à personne.

Hulijan leva les yeux vers elle.

— Alors, tu ne sais pas tout.

— Que voulez-vous dire ?

Il passa une main sur sa barbe.

— Il est tard. Tu es épuisée. Nous parlerons demain.

— Non.

Le mot était sorti plus fort qu’elle ne l’avait prévu.

Hulijan s’immobilisa.

Renata sentit ses jambes trembler, mais elle continua.

— Toute ma vie, on m’a dit d’attendre demain. Demain, on m’expliquerait pourquoi ma mère était morte. Demain, on me montrerait les papiers de mon père. Demain, on me dirait pourquoi je devais travailler pour ma tante sans jamais toucher un salaire. Et aujourd’hui, demain est devenu un mariage que je n’ai pas choisi.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Je veux savoir ce que vous m’avez caché.

Hulijan la regarda longuement.

Puis il sortit une clé de sa poche.

— Il y a une pièce au fond du couloir, dit-il. Elle est fermée depuis douze ans. Je n’avais pas prévu de te la montrer ce soir.

Il tendit la clé.

— Mais si tu veux connaître la vérité, tu peux entrer.

Renata prit la clé.

Ses doigts étaient glacés.

 

2. La chambre interdite

La pièce se trouvait derrière une porte étroite, dissimulée au bout d’un couloir sombre.

Renata introduisit la clé dans la serrure.

Elle tourna difficilement, puis la porte s’ouvrit dans un grincement.

Une odeur de poussière et de bois ancien lui monta au visage.

Elle chercha l’interrupteur.

La lumière révéla une petite chambre presque intacte.

Un lit soigneusement couvert d’un drap blanc. Une commode. Un miroir fendu dans un coin. Des rideaux pâles, décolorés par le soleil.

Et, au-dessus du lit, le portrait d’une jeune femme aux longs cheveux bruns.

Renata s’approcha.

Son souffle se coupa.

La femme du portrait portait un pendentif en forme de petite feuille d’argent. Ses yeux étaient légèrement plissés par un sourire discret, et une mèche de cheveux tombait sur sa joue gauche.

Renata connaissait ce visage.

Elle le connaissait mieux que celui de n’importe qui.

C’était celui de sa mère.

— Comment… ?

Sa voix se brisa.

Elle se retourna vers Hulijan, qui se tenait dans l’encadrement de la porte.

— Pourquoi avez-vous une photo de ma mère ?

Il baissa la tête.

— Parce que ta mère a vécu ici.

Renata secoua la tête.

— Non. Ma mère a vécu dans la maison de mon père. Elle n’a jamais parlé de vous.

— Je sais.

— Alors, expliquez-moi !

Hulijan entra lentement dans la pièce. Il s’arrêta devant la commode et ouvrit le premier tiroir.

À l’intérieur se trouvait une enveloppe jaunie, entourée d’un ruban bleu.

Il la tendit à Renata.

Sur le devant, une écriture familière avait tracé un seul prénom :

Renata.

La jeune femme sentit ses jambes faiblir.

C’était l’écriture de sa mère.

Elle en aurait reconnu chaque lettre, même après cent ans.

— Cette lettre a été écrite pour toi, dit Hulijan. Ta mère m’a demandé de la garder jusqu’au jour où tu serais assez grande pour comprendre.

Renata déchira presque l’enveloppe en l’ouvrant.

Le papier tremblait entre ses doigts.

Ma chère Renata,

Si tu lis ces lignes, cela signifie que les choses ne se sont pas passées comme je l’espérais.

Je veux que tu saches une vérité avant que quelqu’un ne te raconte une histoire différente.

Hulijan n’est pas l’homme que le village prétend qu’il est.

Et Ramona n’est pas la femme qu’elle prétend être.

Renata s’arrêta de lire.

Son regard passa de la lettre à Hulijan.