Tu ne me dois rien. Ni affection, ni gratitude, ni obéissance. Si tu veux partir, je t’aiderai à trouver un endroit sûr. Si tu veux rester, nous chercherons la vérité ensemble.
Renata relut ces phrases plusieurs fois.
Elle n’avait jamais entendu un homme lui parler ainsi.
Toute sa vie, les adultes avaient considéré que son existence créait une dette qu’elle devait rembourser. Ici, pour la première fois, quelqu’un lui laissait le choix.
Lorsqu’elle descendit, Hulijan réparait une chaise dans la cuisine.
— Je veux rester, annonça-t-elle.
Il leva la tête.
— Tu en es certaine ?
— Non. Mais je veux comprendre ce que ma mère a découvert. Et je veux savoir ce que Ramona a fait de l’héritage de mon père.
Hulijan posa son outil.
— Alors, il faut retrouver le registre bleu.
Il lui expliqua que ce registre contenait les transactions d’une petite coopérative agricole créée par le grand-père de Renata. Selon les dispositions de l’époque, une partie des terres familiales avait été placée sous administration temporaire, mais la propriété devait revenir à Renata à sa majorité, à condition qu’elle n’ait pas été vendue légalement.
Or, Ramona affirmait depuis des années que le champ avait été cédé pour rembourser des dettes.
Hulijan n’avait jamais pu prouver le contraire.
— Le registre original comporte les numéros des actes et les signatures des témoins, expliqua-t-il. Si nous le retrouvons, nous pourrons vérifier ce qui a été réellement signé.
— Où est-il ?
— Je l’ignore. Ta mère pensait qu’il avait été caché dans les archives de l’ancienne coopérative, mais celles-ci ont été déplacées après un incendie.
Renata réfléchit.
Puis un souvenir lui revint.
Quelques semaines avant sa mort, son père l’avait appelée dans sa chambre. Il lui avait montré un petit dessin qu’il avait fait lorsqu’elle était enfant : une maison, un arbre et un carré bleu dans le coin inférieur.
À l’époque, elle avait cru qu’il s’agissait d’un simple gribouillage.
Mais il avait prononcé une phrase étrange.
Quand tu ne sauras plus à qui faire confiance, cherche sous l’arbre qui ne donne plus de fruits.
Renata se leva brusquement.
— Le vieux pommier !
Hulijan la regarda.
— Quel pommier ?
— Celui du jardin de mon père. Il est mort depuis des années. Mon père disait que je devais y chercher quelque chose si un jour je ne savais plus à qui faire confiance.
Hulijan pâlit.
— Alors, nous devons y aller. Mais pas seuls.
— Pourquoi ?
— Parce que si Ramona a compris que tu avais trouvé cette lettre, elle ne restera pas les bras croisés.
Renata sentit sa peur revenir.
Cette fois, cependant, elle n’était plus paralysée.
Elle avait une piste.
Et pour la première fois, elle n’était plus seule à chercher.
5. Sous l’arbre mort
Ils arrivèrent à l’ancienne maison de Renata peu avant midi.
La bâtisse était toujours là, mais plusieurs fenêtres avaient été condamnées. Le jardin, autrefois entretenu par son père, était envahi par les herbes hautes.
Au fond, près du mur de pierre, se dressait le vieux pommier.
Son tronc était creux. Une branche cassée pendait vers le sol.
Renata s’agenouilla et écarta les feuilles mortes.
— Mon père m’amenait ici quand j’étais petite, murmura-t-elle. Il disait que cet arbre avait survécu à trois hivers où tout le reste avait gelé.
Elle passa la main dans le creux du tronc.
Ses doigts rencontrèrent du métal.
Elle retint son souffle.
Un petit coffret était dissimulé dans une cavité, enveloppé dans une toile cirée.
Hulijan l’aida à le sortir.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs documents, une photographie et un carnet à couverture bleue.
Le registre.
Renata le prit avec précaution.
Sur la première page, elle reconnut le nom de son grand-père. Plus loin figuraient les noms de son père, de sa mère et de Ramona.
Elle tourna les pages.
Les transactions étaient soigneusement consignées. Certaines portaient la signature de sa tante. D’autres mentionnaient des sommes que Renata n’avait jamais vues.
Puis elle trouva une page annotée au crayon.
Transfert de propriété : refusé. Signature du propriétaire manquante.
En dessous, une date.
Celle du mois précédant la mort de son père.
Renata sentit sa gorge se serrer.
— Elle a vendu le champ alors qu’elle n’en avait pas le droit.
Hulijan examina la page.
— C’est ce que ce document semble indiquer. Mais il faudra qu’un professionnel vérifie les actes et les archives officielles. Le registre seul ne suffira peut-être pas.
Il tourna encore quelques pages.
Une feuille pliée était glissée entre deux entrées.
Hulijan la déplia.
Son visage changea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Renata.
Il ne répondit pas immédiatement.
Le document portait le nom de son père, suivi d’une déclaration datée de plusieurs années auparavant.