Il la regarda, surpris.

— Tu en es certaine ?

— Non, répondit-elle avec un sourire fragile. Mais cette fois, c’est moi qui décide.

Hulijan baissa la tête, et Renata vit une larme glisser sur sa joue.

Il ne tendit pas la main vers elle.

Il attendit.

Ce fut Renata qui, après un long moment, posa doucement ses doigts sur les siens.

Ce contact ne ressemblait pas à une obligation.

C’était une décision.

La sienne.

 

9. Ce que le village découvrit trop tard

L’affaire prit plusieurs mois.

L’enquête établit que certaines transactions avaient effectivement été réalisées sur la base de documents contestés. Les procédures judiciaires suivirent leur cours, et une partie des terres fut finalement reconnue comme relevant de la succession familiale de Renata. D’autres questions financières restèrent à régler.

Ramona perdit le contrôle des biens qu’elle administrait et dut faire face aux conséquences des actes qui lui étaient imputés.

Le village, lui, découvrit avec malaise qu’il avait contribué à l’injustice.

Les mêmes personnes qui avaient ri pendant le mariage commencèrent à raconter qu’elles avaient toujours trouvé Ramona suspecte. Les mêmes hommes qui avaient appelé Hulijan « le poivrot » affirmèrent qu’ils avaient toujours su qu’il était plus intelligent qu’il ne le laissait paraître.

Renata ne chercha pas à leur faire honte.

Elle avait compris qu’il existait des combats plus importants que celui de convaincre les gens de reconnaître leurs erreurs.

Elle se consacra à la restauration de la petite maison de son père. Avec une partie des fonds récupérés légalement, elle fit réparer le toit, remplacer les fenêtres et remettre le jardin en état.

Hulijan l’aida à reconstruire la clôture.

Il ne prétendit jamais être le propriétaire de la maison. Il n’exigea pas qu’elle revienne vivre avec lui. Il lui laissa les clés et lui rappela qu’elle pouvait dormir là-bas chaque fois qu’elle le souhaitait.

Peu à peu, Renata recommença à sourire.

Elle retrouva des voisins qui se souvenaient de son enfance. Elle se remit à cuisiner les recettes de sa mère. Elle planta de jeunes pommiers à l’endroit où les anciens avaient été coupés.

Et un soir, alors qu’elle rentrait chez Hulijan après une journée passée à travailler dans son jardin, elle s’arrêta sur le seuil.

— J’ai quelque chose à vous dire.

Il posa le livre qu’il lisait.

— Qu’y a-t-il ?

— Je ne veux plus que nous vivions comme deux étrangers qui partagent une maison parce qu’un document les y oblige.

Hulijan se redressa lentement.

— Que veux-tu, Renata ?

Elle sourit.

— Je veux que nous apprenions à être ensemble. Sans peur. Sans dette. Sans mensonge.

Il la regarda avec une émotion qu’il ne chercha pas à cacher.

— Nous pouvons essayer.

— Et si cela ne fonctionne pas ?

— Alors, nous nous dirons la vérité. Et nous déciderons ensemble de la suite.

Renata hocha la tête.

Puis elle s’approcha de lui et l’embrassa doucement sur la joue.

Ce n’était pas une promesse d’amour éternel.

C’était mieux que cela.

C’était le début d’une relation dans laquelle elle n’avait plus besoin de disparaître pour être acceptée.

 

10. Le dernier mot de Ramona

Un an après le mariage, Renata reçut une lettre de sa tante.

Elle reconnut immédiatement son écriture et faillit la jeter au feu.

Mais elle finit par l’ouvrir.

Ramona n’y demandait pas pardon.

Elle expliquait qu’elle avait été désespérée, qu’elle avait eu peur de perdre sa maison et sa réputation, qu’elle n’avait jamais imaginé que les choses iraient aussi loin.

Elle affirmait qu’elle avait toujours aimé Renata « à sa manière ».

La jeune femme relut cette phrase.

À sa manière.

Elle pensa à toutes les fois où sa tante lui avait rappelé qu’elle était une bouche de plus à nourrir. À toutes les fois où elle lui avait fait croire que la gratitude exigeait le silence. À cette salle paroissiale où des dizaines de personnes avaient ri pendant qu’on négociait son avenir.

Puis elle prit une feuille et répondit.

Ramona,

Je ne sais pas si tu m’as aimée. Peut-être as-tu aimé l’idée d’une enfant qui ne poserait jamais de questions, qui travaillerait sans réclamer son dû et qui accepterait tout parce qu’elle croyait te devoir la vie.

Mais aimer quelqu’un ne donne pas le droit de décider de son avenir.

Je ne souhaite pas passer le reste de ma vie à te haïr. Je ne veux pas non plus prétendre que ce que tu as fait n’a pas existé.

Si un jour tu reconnais entièrement tes actes, sans les cacher derrière tes difficultés, nous pourrons peut-être parler.

Mais je ne te laisserai plus décider qui je suis, où je vis ou ce que je mérite.

Renata.

Elle plia la lettre et la posa sur la table.

Puis elle retourna dans le jardin.