Son père y expliquait avoir découvert des retraits irréguliers et avoir demandé une vérification indépendante. Il précisait aussi qu’il avait refusé de signer une cession de terres au bénéfice de Ramona.
Mais ce n’était pas tout.
Au bas de la page se trouvait une phrase écrite de sa main :
Si quelque chose m’arrive, que l’on vérifie les comptes de la coopérative et les circonstances dans lesquelles mon épouse a été contrainte de quitter la région.
Renata sentit ses oreilles bourdonner.
— Ma mère n’a pas quitté la région volontairement ?
Hulijan baissa lentement le document.
— Je crois qu’elle a été forcée de partir parce qu’elle avait découvert les mêmes choses que ton père.
— Mais elle est morte loin d’ici. On m’a dit qu’elle était tombée malade.
— Je ne connais pas toute l’histoire, Renata. Je ne veux pas te mentir. Je sais seulement qu’elle avait peur, et qu’elle essayait de te protéger.
Un bruit de moteur les fit se retourner.
Une voiture venait de s’arrêter devant la maison.
Ramona en descendit.
Elle avait dû les suivre.
Et lorsqu’elle aperçut le registre bleu dans les mains de Renata, son visage perdit toute couleur.
6. La femme qui avait tout calculé
— Donne-moi ce carnet, ordonna Ramona.
Renata recula.
— Non.
Sa tante s’avança dans le jardin, le visage crispé.
— Tu ne comprends pas ce que tu as entre les mains. Ces documents ne t’appartiennent pas.
— Ils appartenaient à mon père.
— Ton père était un malade ! Il ne savait plus ce qu’il faisait !
— Alors, pourquoi avez-vous besoin de les récupérer ?
Ramona s’arrêta.
Pendant une seconde, le masque de la tante inquiète disparut. Renata aperçut une colère froide, presque calculatrice.
— Parce que tu ne sais pas ce que tu vas détruire.
— Je sais ce que vous avez détruit, répondit Renata. Vous avez pris ma maison. Vous avez vendu mes terres. Vous m’avez fait croire que je vous devais tout, puis vous m’avez mariée à un homme que tout le monde méprise pour que je ne puisse plus vous poser de questions.
— Je t’ai élevée !
— Vous m’avez utilisée.
Le silence qui suivit sembla faire vibrer les branches mortes du pommier.
Ramona regarda Hulijan.
— C’est donc cela, ton plan ? Tu as attendu toutes ces années pour te venger de moi ? Tu as épousé cette fille pour me faire tomber ?
Hulijan secoua la tête.
— Je ne l’ai pas épousée pour te faire tomber. J’ai accepté cette union parce que tu m’as fait croire que tu cherchais à la protéger. Je pensais pouvoir l’éloigner de toi et l’aider à retrouver les documents.
— Tu es un ivrogne sans travail, sans famille et sans avenir ! Personne ne te croira !
— Peut-être, répondit-il calmement. Mais les registres, eux, ne boivent pas.
Ramona se jeta vers Renata pour lui arracher le carnet.
Hulijan s’interposa sans la toucher.
— N’approche pas.
La tante recula, puis changea brusquement de ton.
— Renata, ma chérie. Tu es bouleversée. Tu ne comprends pas ce que tu lis. Nous pouvons régler cela en famille.
Renata sentit monter en elle une tristesse immense.
Cette femme avait partagé sa table, lui avait tressé les cheveux lorsqu’elle était petite, l’avait accompagnée à l’école. Elle avait aussi utilisé ces souvenirs pour lui faire accepter l’inacceptable.
— Vous auriez pu me dire la vérité, murmura-t-elle. Vous auriez pu me demander de l’aide. Pourquoi m’avoir vendue ?
Ramona détourna le regard.
— Parce que j’avais des dettes.
— Ce n’est pas une réponse.
— J’ai fait ce que je devais faire pour survivre !
— Et moi ? demanda Renata, la voix tremblante. Qu’étais-je censée faire pour survivre ?
Ramona ne répondit pas.
Au loin, un autre véhicule s’approchait. Hulijan avait prévenu une avocate locale avant leur départ et lui avait demandé de les rejoindre avec un témoin.
Ramona l’entendit arriver.
Son visage se décomposa.
— Tu ne peux pas faire cela, Renata. Tu es ma famille.
Renata serra le registre contre elle.
— C’est justement pour cela que je ne comprends pas comment vous avez pu me faire ça.
7. Le document que personne ne voulait voir
L’avocate, Maître Elena Marković, arriva quelques minutes plus tard, accompagnée d’un ancien employé de la coopérative qui avait accepté d’identifier les archives.
Elle ne promit pas à Renata que le registre suffirait à récupérer ses terres. Elle lui expliqua au contraire qu’il faudrait comparer les documents avec les actes officiels, vérifier les dates et établir qui avait légalement signé chaque transaction.
Mais en examinant les premières pages, elle comprit immédiatement que le dossier méritait une enquête sérieuse.