— Nous allons faire des copies certifiées, sécuriser les originaux et demander l’accès aux archives foncières, dit-elle. Personne ne doit emporter ces documents sans que leur existence soit officiellement consignée.

Ramona tenta de protester.

L’avocate l’interrompit.

— Vous pourrez répondre aux questions lorsque les faits auront été vérifiés. Pour l’instant, personne ne touche à ces pièces.

Renata se tourna vers sa tante.

— Il y a encore une chose que je veux savoir. Pourquoi m’avoir mariée à Hulijan précisément ?

Ramona resta silencieuse.

Puis, voyant que personne ne partirait sans réponse, elle lâcha :

— Parce qu’il était le seul à pouvoir nous mettre en danger.

Renata sentit le sol se dérober sous ses pieds.

— Nous ?

Ramona ferma les yeux.

— Ton père n’avait pas seulement découvert les irrégularités de la coopérative. Il avait aussi découvert que certains actes de propriété avaient été falsifiés. Hulijan avait participé à leur vérification. Il connaissait les numéros des documents originaux et savait où chercher.

Elle regarda Hulijan avec haine.

— Tant qu’il était seul, personne ne le prenait au sérieux. Mais si tu avais découvert ce qu’il savait, si tu avais compris que tes terres avaient été volées, tu aurais pu réclamer ce qui te revenait.

— Alors vous m’avez mariée à lui pour me faire taire ? demanda Renata.

— Je pensais que tu serais trop effrayée pour agir. Et je pensais qu’il finirait par se remettre à boire, comme avant. Que tu partirais de toi-même.

Hulijan ne dit rien.

Renata comprit alors ce que sa tante avait réellement fait.

Elle avait transformé son mariage en piège.

Si Renata refusait son mari, le village la condamnerait. Si elle l’acceptait, on l’enfermerait dans la réputation d’un homme que personne ne respectait. Dans les deux cas, Ramona espérait qu’elle resterait trop isolée pour réclamer justice.

Mais sa tante avait commis une erreur.

Elle avait cru que Renata verrait en Hulijan un monstre.

Elle ne s’était pas imaginé que, dans la maison de cet homme, la jeune femme découvrirait pour la première fois de sa vie le droit de dire non.

Et le droit de choisir.

 

8. La vérité sur la nuit de noces

Les semaines suivantes furent difficiles.

Les documents furent examinés. L’avocate retrouva plusieurs actes dont les signatures ne correspondaient pas aux spécimens conservés dans les archives. D’autres pièces avaient disparu, et certaines transactions nécessitaient encore des vérifications.

Une enquête fut ouverte.

Ramona dut répondre à des questions concernant les dettes qu’elle avait prétendu régler, les ventes de terrains et l’utilisation de l’argent provenant de la succession. Les autorités n’annoncèrent pas immédiatement de conclusion, mais l’affaire, longtemps étouffée par les rumeurs du village, ne pouvait plus être ignorée.

Renata, elle, resta chez Hulijan.

Pas parce qu’elle y était obligée.

Parce qu’elle avait décidé d’y rester le temps de comprendre son histoire et de reconstruire sa vie.

Un soir, près de deux semaines après leur mariage, elle trouva Hulijan assis dans le jardin, devant deux tasses de thé.

Il avait rasé sa barbe. Sa chemise était propre et ses cheveux soigneusement peignés.

Pour la première fois, Renata remarqua qu’il avait des yeux très clairs, presque gris, que la fatigue et la barbe négligée avaient jusque-là dissimulés.

Elle s’assit en face de lui.

— Je voudrais vous poser une question.

— Je t’écoute.

— Pourquoi avez-vous accepté de m’épouser alors que vous saviez que je ne vous aimais pas ?

Hulijan resta longtemps silencieux.

— Parce que j’ai reconnu dans ton regard celui de ta mère, le soir où elle est venue me demander de l’aide.

Il baissa les yeux vers sa tasse.

— Elle avait peur, elle aussi. Mais elle avait surtout peur que tu grandisses dans un monde où les gens décideraient de ta vie à ta place. Quand Ramona est venue me voir, j’ai cru que je pouvais te protéger en te faisant sortir de chez elle. J’ai pensé que, si je te donnais un toit et le temps de découvrir la vérité, tu pourrais ensuite choisir ce que tu voulais faire.

— Et si je vous avais détesté ?

— Tu en aurais eu le droit.

— Si j’étais partie le lendemain matin ?

— Je t’aurais aidée à partir.

Renata baissa les yeux.

— Vous auriez vraiment fait cela ?

— Oui.

Il ne chercha pas à se justifier davantage.

C’était peut-être ce qui la touchait le plus : il ne réclamait pas de récompense pour sa bonté. Il ne prétendait pas qu’elle lui devait de l’affection parce qu’il l’avait protégée.

Renata prit une inspiration.

— Je ne sais pas si je pourrai un jour vous aimer comme une épouse est censée aimer son mari.

Hulijan hocha lentement la tête.

— Alors, ne me le promets pas.

— Mais je voudrais apprendre à vous connaître.