La sirène continua de retentir pendant qu’Antoine sortait de la piscine, furieux, une serviette qu’il venait d’arracher au dossier d’une chaise serrée autour de sa taille.

— Camille ! Éteins cette putain d’alarme !

Elle ne bougea pas.

Derrière le portail, le gardien venait d’arriver avec deux agents de sécurité. Madame Laurent avait abandonné son rosier et se tenait désormais sur le chemin, les bras croisés. De l’autre côté de la rue, un homme en polo bleu filmait discrètement avec son téléphone.

Élise, toujours dans l’eau, répétait d’une voix tremblante :

— Il faut arrêter ça. Marc va voir…

Camille tourna lentement la tête vers elle.

— C’est justement le problème, Élise. Tu as pensé à Marc quand tu as vu son nom s’afficher sur ton téléphone. Tu aurais peut-être dû y penser avant d’entrer chez moi.

— Ce n’est pas ce que tu crois !

Camille eut un rire bref, sans joie.

— Tu es dans ma piscine avec mon mari. Vos vêtements sont sur mes chaises. Il y a deux verres de rosé sur ma table. Je crois que j’ai suffisamment d’éléments pour me faire une opinion.

Antoine s’approcha d’elle.

— Tu vas te calmer immédiatement.

Il tendit la main vers le panneau de sécurité, mais Camille se plaça devant.

— Ne touche pas à ça.

— Tu veux vraiment que tout le lotissement nous voie ?

— Tu aurais dû y penser avant.

Il la fixa, les mâchoires serrées. Pendant une seconde, Camille retrouva l’homme qu’elle avait épousé douze ans plus tôt : celui qui savait la faire rire dans les embouteillages, qui lui apportait un café lorsqu’elle travaillait tard, qui avait passé trois nuits à l’hôpital quand elle s’était fait opérer de l’appendicite.

Puis elle vit, derrière ce visage familier, l’homme qui avait transformé leur maison en lieu de rendez-vous clandestin et qui lui reprochait maintenant d’avoir ouvert la porte.

Le gardien frappa à la baie vitrée.

— Madame Morel ? Tout va bien ? Nous avons reçu une alerte d’intrusion.

Antoine se précipita pour répondre.

— Il n’y a aucune intrusion. C’est une fausse alerte. Ma femme a fait une erreur.

Camille ouvrit la baie vitrée en grand.

— Je n’ai fait aucune erreur. Deux personnes se trouvaient dans la piscine de ma propriété sans mon consentement. Je souhaite que vous enregistriez l’incident et vérifiiez les accès.

Le gardien regarda Antoine, puis Élise, puis les vêtements abandonnés sur les chaises longues.

Son expression changea.

— Très bien, madame. Nous allons consigner ce qui s’est passé.

— Et je veux une copie des journaux d’accès au portail, ainsi que les enregistrements des caméras extérieures, dans le respect des règles applicables.

— Nous allons vérifier ce qui peut être communiqué.

Antoine laissa échapper un juron.

— Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu es en train d’humilier tout le monde pour une histoire qui ne regarde que nous !

Camille se tourna vers lui.

— Une histoire qui ne regarde que nous ? Alors pourquoi as-tu utilisé le code d’accès de notre maison pour faire entrer Élise ? Pourquoi as-tu choisi notre piscine ? Pourquoi as-tu laissé ses affaires à côté de mes courses ?

Elle désigna les trois sacs posés sur le plan de travail.

— J’étais en train d’acheter de quoi préparer notre dîner, Antoine. Notre dîner. Celui dont tu m’avais dit ce matin que tu avais hâte de profiter.

Il détourna les yeux.

Et ce geste-là lui fit plus mal que tout le reste.

Parce qu’il n’avait même plus l’honnêteté de soutenir son regard.

 

1. Le nom qui s’affichait sur le téléphone

La sirène finit par s’arrêter après l’intervention du gardien.

Le silence qui suivit fut presque plus pénible que le vacarme.

Élise sortit enfin de l’eau, enveloppée dans une grande serviette. Elle récupéra son maillot, l’enfila derrière le paravent du jardin et s’empara de ses sandales. Elle ne regardait personne.

Son téléphone vibra de nouveau.

Marc.

Cette fois, Camille vit le nom sans avoir besoin de prendre l’appareil.

Élise décrocha en s’éloignant de quelques pas.

— Allô ?

Une voix masculine, étouffée par le haut-parleur, s’éleva aussitôt.

— Tu es où ? Je t’appelle depuis vingt minutes !

— Je suis chez une amie.

Camille se figea.

Une amie.

Même maintenant, Élise continuait à mentir.

— Quelle amie ? demanda Marc. Tu m’avais dit que tu passais chez ta sœur.

— Marc, je t’expliquerai à la maison.

— Tu m’as envoyé un message à seize heures pour me dire que tu étais partie faire des courses. Et maintenant, tu me dis que tu es chez une amie ? Qu’est-ce qui se passe ?

Élise ferma les yeux.

— Rien. Je dois te laisser.

— Élise, attends…

Elle raccrocha.

Camille ne dit rien.