Elle n’avait pas besoin de parler. Les mensonges d’Élise s’accumulaient d’eux-mêmes, comme des pièces à conviction que personne n’avait encore demandé à examiner.

Antoine, lui, semblait soudain avoir compris qu’il ne contrôlait plus la situation.

Il s’approcha de Camille, plus doucement cette fois.

— Écoute. On va rentrer, fermer la porte et discuter. Je reconnais que j’ai fait une erreur.

Elle le regarda longuement.

— Une erreur ?

— Oui. J’ai dépassé les limites. Je suis désolé.

— Depuis combien de temps ?

Il hésita.

Une seconde.

Deux secondes.

Camille sentit son estomac se nouer.

— Depuis combien de temps, Antoine ?

— Ce n’est pas aussi simple.

— Alors rends les choses simples. Donne-moi une date.

Il passa une main sur son visage mouillé.

— Quelques mois.

Élise baissa la tête.

Camille eut l’impression que le jardin s’éloignait autour d’elle.

Quelques mois.

Quelques mois de mardis où elle avait ouvert sa porte à la voisine. Quelques mois de repas où Antoine lui racontait ses réunions. Quelques mois de messages auxquels il répondait en souriant, avant de retourner son téléphone.

Quelques mois pendant lesquels elle avait cru être fatiguée, trop occupée, trop préoccupée par son travail.

Elle avait cherché ce qu’elle faisait mal.

Elle avait envisagé de prendre des vacances avec lui, de réserver un week-end à Deauville, de recommencer à courir le dimanche matin pour retrouver un peu d’énergie.

Elle avait même consulté une psychologue, deux fois, parce qu’elle ne comprenait pas pourquoi elle se sentait si seule dans son mariage.

Et pendant tout ce temps, Antoine avait eu une autre explication à son absence.

— Depuis combien de mois ? demanda-t-elle.

— Camille…

— Trois ? Six ? Un an ?

Il ne répondit pas.

Elle hocha lentement la tête.

— Très bien.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « très bien » ?

— Ça veut dire que je ne vais pas rester ici à t’aider à choisir une version de la vérité qui te rendra plus présentable.

Elle se tourna vers le gardien.

— Merci. Je vous demanderai de conserver les informations relatives à cette alerte. Je prendrai contact avec la gestion du lotissement demain.

Puis elle se dirigea vers la cuisine.

Antoine la suivit.

— Tu ne peux pas me laisser comme ça !

Camille s’arrêta sur le seuil.

— Je ne te laisse pas. Tu es chez toi. Tu as tes clés, ton téléphone et ta voiture. Tu peux partir ou rester. C’est ton choix.

— Tu veux que je dorme où ?

Elle le regarda avec une incrédulité presque calme.

— Je ne sais pas, Antoine. Demande à Élise. Vous semblez avoir très bien organisé votre après-midi.

Élise releva brusquement la tête.

— Ne me mêle pas à ça !

Camille la fixa.

— Tu es déjà mêlée à ça. Tu l’étais le jour où tu as commencé à entrer chez moi en prétendant que tu manquais de sucre.

Cette fois, Élise ne trouva rien à répondre.

Camille prit les clés de sa voiture, son sac à main et son téléphone.

Avant de sortir, elle revint vers le plan de travail, récupéra les tomates tombées au sol et les posa dans l’évier.

Un geste absurde.

Minuscule.

Mais elle ne voulait pas laisser derrière elle davantage de désordre que nécessaire.

Puis elle quitta la maison.

 

2. Le premier appel

Camille conduisit jusqu’au parking d’un petit centre commercial à quelques minutes du lotissement.

Elle coupa le moteur, posa les mains sur le volant et resta immobile.

Elle ne pleurait pas encore.

Elle regardait simplement les gens traverser le parking avec leurs sacs, leurs enfants, leurs listes de courses. Une femme cherchait ses clés au fond de son sac. Un père attachait la ceinture de sécurité de son fils. Un livreur déposait des cartons devant une boutique.

Le monde continuait.

Cette banalité lui parut presque offensante.

Son téléphone vibra.

Antoine.

Elle laissa sonner.

Puis un message apparut.

Tu as dépassé les bornes. On doit parler avant que tu racontes n’importe quoi à qui que ce soit.

Camille relut la phrase.

Pas Je suis désolé de t’avoir fait du mal.

Pas Je comprends que tu sois bouleversée.

Pas même Je t’en prie, rentre en sécurité.

Seulement une inquiétude concernant ce qu’elle pourrait dire.

Elle prit une capture d’écran et l’enregistra.

Puis elle appela sa sœur, Sophie.

Sophie répondit au bout de la deuxième sonnerie.

— Camille ? Ça va ?

Cette question toute simple suffit à faire craquer quelque chose.

— Non.

Il y eut un silence.

— Où es-tu ?

— Dans ma voiture. Près du centre commercial.

— Tu es blessée ?

— Non.

— Antoine est avec toi ?

— Non.

— D’accord. Ne conduis pas pour le moment. Je viens te chercher.

Camille ferma les yeux.