Elle ne passa plus chez Camille pour emprunter du sucre. Elle ne s’arrêta plus devant le portail pour discuter avec les voisins. Son mari avait déplacé sa voiture sur une autre place du parking et les rideaux de leur maison restaient souvent fermés.
Puis, un vendredi après-midi, Camille reçut un message.
Je voudrais te parler. Je sais que tu ne me dois rien, mais j’aimerais pouvoir t’expliquer.
Camille le montra à Sophie.
— Tu veux la voir ? demanda sa sœur.
— Je ne sais pas.
— Tu n’es pas obligée.
Camille relut le message.
Elle ne voulait pas entendre une longue justification. Elle ne voulait pas non plus que l’histoire reste faite uniquement de suppositions.
Elle accepta une conversation courte, dans un café près de la mairie.
Élise arriva sans maquillage, les cheveux attachés et un manteau beige qu’elle gardait fermé malgré la douceur de l’après-midi.
Elle avait l’air fatiguée.
— Merci d’être venue, dit-elle.
Camille s’assit en face d’elle.
— Tu as dix minutes.
Élise baissa les yeux vers ses mains.
— Je ne vais pas prétendre que ce qui s’est passé était une erreur. Je savais ce que je faisais.
Camille ne s’attendait pas à cette réponse.
— Alors pourquoi es-tu venue ?
— Parce que je t’ai menti. Et parce que je ne veux pas continuer à te mentir maintenant.
Elle inspira profondément.
Elle expliqua qu’elle et Antoine s’étaient rapprochés au printemps, après une soirée où ils s’étaient retrouvés seuls dans le jardin. Elle avait prétendu avoir besoin de conseils pour les travaux de sa maison, puis les échanges étaient devenus plus personnels.
Au début, disait-elle, elle s’était persuadée qu’il ne s’agissait que de conversations.
Puis les rendez-vous s’étaient multipliés.
— Je savais que tu me faisais confiance, murmura-t-elle. C’est ce qui me rend encore plus honteuse.
Camille sentit ses doigts se crisper autour de sa tasse.
— Tu savais que je te faisais confiance et tu as continué à entrer chez moi ?
Élise ne chercha pas à se défendre.
— Oui.
— Tu savais que je t’avais donné le code parce que je pensais te rendre service ?
— Oui.
— Et tu as utilisé cette confiance pour venir ici avec mon mari.
Élise ferma les yeux.
— Oui.
Camille regarda par la fenêtre.
Elle aurait voulu éprouver une colère spectaculaire, quelque chose qui lui permette de se lever et de partir avec la certitude d’avoir obtenu justice.
À la place, elle ressentait une lassitude profonde.
— Tu m’as demandé du sucre, Élise. De la farine. Un moule à gâteau. Tu m’as parlé de ta famille et de tes problèmes. Je t’ai écoutée parce que je pensais que tu étais sincère.
— Je sais.
— Non. Tu sais ce que tu as fait. Tu ne peux pas savoir ce que ça m’a fait.
Élise se mit à pleurer silencieusement.
Camille ne lui tendit pas de mouchoir. Elle ne la réconforta pas. Elle n’était pas venue pour prendre soin de sa culpabilité.
— Et l’argent ? demanda-t-elle. Pourquoi Antoine a-t-il payé tes travaux avec notre compte commun ?
Élise releva la tête.
— Il m’a proposé de m’aider. J’avais peur que Marc découvre certaines dépenses que j’avais faites. Antoine a dit qu’il pouvait avancer l’acompte et que je le rembourserais ensuite.
— Tu savais que cet argent venait de notre compte commun ?
— Oui.
Camille sentit une nouvelle vague de colère lui monter au visage.
— Tu as accepté ?
— Oui.
— Sans jamais me demander mon avis ?
Élise ne répondit pas.
Le silence suffisait.
Camille se leva.
— Je ne veux plus que tu entres chez moi. Je ne veux plus que tu utilises le code de ma porte, ni que tu me contactes pour me demander quoi que ce soit. Les questions financières seront réglées par écrit. Et je te demande de respecter cette limite.
Élise essuya ses joues.
— Je comprends.
Camille la regarda une dernière fois.
— Je ne te pardonne pas aujourd’hui. Peut-être que je ne te pardonnerai jamais. Mais je ne vais pas passer le reste de ma vie à essayer de comprendre pourquoi tu as choisi de faire ça.
Elle quitta le café.
Dehors, l’air frais lui fit du bien.
Elle n’avait pas obtenu une explication qui rendait la trahison acceptable. Elle avait simplement cessé de chercher une raison qui pourrait l’effacer.
9. La dernière conversation dans la maison
Six semaines après l’alarme, Camille accepta de rencontrer Antoine dans leur maison.
Elle avait passé cette période chez Sophie, puis dans un petit appartement meublé qu’elle avait loué pour retrouver son indépendance. Elle travaillait, voyait ses amis, mangeait parfois seule au restaurant et recommençait à dormir sans se réveiller au moindre bruit de téléphone.
Antoine avait envoyé plusieurs messages.
Certains étaient tendres.
D’autres étaient accusateurs.